PASSE COMPOSE

Adolphe Pierre Leleux (1812-1891)

Adolphe Pierre Leleux (1812-1891) était un peintre et graveur français célèbre pour ses représentations réalistes de la vie rurale qui, après avoir découvert la Bretagne, lui ont valu le surnom de « Leleux le Breton ». Il a été une figure majeure et précurseur du courant réaliste postromantique en France. Aux côtés de son frère Armand Leleux, il a contribué à redéfinir la scène artistique du milieu du XIXe siècle en rompant avec l’idéalisation romantique au profit d’une observation directe de la vie quotidienne.

Jeunesse et formation

Né à Paris le 15 novembre 1812, il est le frère aîné d’un autre peintre de renom, Armand Leleux, qui a étudié avec Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780–1867), un peintre français majeur du XIXe siècle, considéré comme le dernier grand représentant du néoclassicisme.

Bien qu’il se forme initialement à la technique de la gravure au sein de l’atelier d’Alexandre Vincent Sixdeniers (1795-1846), Adolphe Leleux est en grande partie un peintre autodidacte. C’est en 1837 qu’il choisit de délaisser la gravure pour se consacrer pleinement à la peinture à l’huile.

L’artiste expose pour la première fois au Salon de Paris en 1835 en y présentant des paysages inspirés de la Picardie. Toutefois, le véritable tournant de sa carrière s’opère en 1838 lorsqu’il découvre la Bretagne.

Adolphe Pierre Leleux et la Bretagne

Adolphe Pierre Leleux a joué un rôle déterminant dans la représentation picturale de la Bretagne au XIXe siècle, au point d’être surnommé « Leleux le Breton ». Il est devenu l’un des pionniers de la scène de genre bretonne, initiant un courant artistique majeur.

  1. L’inventeur de la « bretonnerie »

Avant l’arrivée massive des peintres à Pont-Aven ou Concarneau à la fin du siècle, Adolphe Leleux s’est distingué par sa fascination pour le monde rural bas-breton. On lui attribue la création du genre de la « bretonnerie », entièrement centré sur la représentation des mœurs, des coutumes, des paysages et des costumes traditionnels de la Bretagne. Grâce à sa vision pittoresque, ses œuvres plaisaient à un public conservateur et fortune, aux cercles artistiques parisiens et au pouvoir officiel. Contrairement à Jean-François Millet (1814-1875) , dont les paysans sombres étaient jugés trop politiques ou « socialistes », la rudesse descriptive de Leleux restait perçue comme un dépaysement de bon goût, facilitant le succès de ses sujets bretons.

  • Thèmes de prédilection

Ses séjours répétés en Bretagne ont nourri ses contributions régulières au Salon de Paris, où il mettait en avant les coutumes locales.

  • Les fêtes et traditions : La danse et les rassemblements populaires sont au cœur de ses toiles majeures, à l’image d’Une noce en Bretagne (1863), une commande de l’empereur Napoléon III où l’on danse la gavotte au son du biniou et de la bombarde, ou de Jour de fête en Cornouailles, la lutte bretonne (1864).
  • Le quotidien et le travail de la terre : Il a abondamment représenté les métiers traditionnels à travers des œuvres comme Moissonneurs en Bretagne ou Bûcherons bretons. A travers ces toiles, il montre la rudesse des métiers de la terre sans artifice théâtral, annonçant les travaux futurs de Jean-François Millet.
  • Les portraits de locaux : Ses tableaux mettaient régulièrement en scène des pâtres bas-Bretons ou deux jeunes Bretons revêtant les costumes traditionnels de leur terroir. Loin des représentations parisiennes condescendantes ou naïves des provinciaux, Leleux peignait les visages marqués, les mains calleuses et les costumes traditionnels authentiques des paysans relativisant ainsi la tournure péjorative pris par le terme « bretonnerie ».
  • Leleux et Bannalec

Adolphe Leleux a effectué de nombreux séjours à Bannalec. C’est précisément dans cette commune du Finistère qu’il a accumulé une multitude de dessins documentaires et de croquis représentant la population locale.

Pour accumuler sa collection de croquis, de visages et de détails de costumes, Adolphe Leleux passait ses journées dans les fermes, sur les marchés locaux et lors des fêtes religieuses de la commune. Contrairement à la génération suivante de peintres (comme Paul Gauguin qui se fixera confortablement dans des pensions de famille devenues célèbres à Pont-Aven telle la pension Gloanec), Leleux faisait partie de ceux qui exploraient la Cornouaille de manière beaucoup plus nomade, se déplaçant de Bannalec à Scaër au gré de ses inspirations et logeant généralement dans les rares auberges de relais situées au centre des bourgs ou chez l’habitant.

Il se servait ensuite de ces croquis précis réalisés sur le terrain à Bannalec pour composer de grandes scènes bretonnes. Par exemple, son célèbre tableau Une noce en Bretagne qui dépeint une danse traditionnelle menée par des mariés de la commune voisine de Scaër, mais l’authenticité de l’ensemble des costumes traditionnels provient directement des études et croquis qu’il a dessinés à Bannalec.

  • Un illustrateur de la mémoire bretonne

Au-delà de ses huiles sur toile, Leleux a grandement contribué à diffuser l’imagerie bretonne par le biais de la gravure et de l’illustration. Il a notamment collaboré aux célèbres ouvrages de l’écrivain Pitre-Chevalier (1812-1863), tels que La Bretagne ancienne et moderne (1844) ou Bretagne et Vendée (1845), fixant ainsi dans l’imaginaire collectif l’histoire et les paysages de l’Ouest.

Aujourd’hui, ses toiles phares sont conservées dans de grandes institutions françaises, notamment au Musée des Beaux-Arts de Quimper et au Musée Condé de Chantilly.

Voyages et élargissement de son œuvre

Au fil des décennies, Adolphe Leleux élargit ses horizons géographiques et thématiques

  • Le premier voyage d’Adolphe Leleux dans les Pyrénées a eu lieu entre 1844 et 1845. C’est au Salon de 1845 qu’il présente pour la première fois ses toiles inspirées de la région, notamment sa célèbre composition Départ pour le Marché (Basses-Pyrénées). L’artiste est revenu travailler dans la région à la fin des années 1840 (autour de 1847-1849).
  • L’Algérie : En 1847, il entreprend un voyage à Constantine en compagnie du peintre Edmond Hédouin. Il y puise une forte inspiration orientaliste. Ce séjour, principalement centré autour de la région de Constantine, va profondément enrichir sa palette stylistique, ce qui va lui permettre d’intégrer le courant de la peinture orientaliste, alors en plein essor à Paris. L’œuvre emblématique issue de cette influence est sans conteste son tableau Dépiquage des blés en Algérie, peint en 1853 et conservé aujourd’hui au Palais des Beaux-Arts de Lille.
  • Ses voyages le mènent également en Espagne. Fidèle à sa démarche de peintre de genre, Leleux refuse d’adopter le style académique et solennel. En Espagne, il applique la même méthode qui a fait son succès en Bretagne (L’observation des types populaires, le goût du costume). Parmi la production de cette période, plusieurs thématiques se détachent et s’exportent avec succès dans les Salons parisiens : les scènes de musique (Sa toile intitulée Serenata), les pâtres et bergers (À l’image de ses Petits pâtres bretons).
  • C’est après ses voyages en Algérie et en Espagne qu’il séjourne dans le Morvan. Il yfait alors la rencontre du peintre Charles Joshua Chaplin (1825-1891) auquel il sert de mentor en l’initiant à la peinture de paysage, en plein air au cœur de la campagne morvandelle
  • Leleux ne s’est pas contenté du monde rural. Témoin des soubresauts politiques de son temps, il applique sa méthode réaliste aux événements parisiens. Son célèbre tableau Le Mot d’ordre, 24 février 1848 (conservé au Musée d’Orsay) capture l’insurrection de la révolution de 1848 avec une sobriété journalistique dénuée d’héroïsation factice. En effet, contrairement aux représentations héroïques classiques des révolutions (comme le faisait Delacroix), Leleux choisit un angle intime et réaliste. Il peint un groupe d’insurgés sur une barricade parisienne, en train de se transmettre discrètement le mot d’ordre à l’oreille.
Le mot d’ordre, 24 février 1848 – Adolphe Leleux – 1848

Leleux et la vibrante vie de bohème parisienne

Parfaitement intégré à la vie intellectuelle et artistique de son siècle, il fut notamment un ami proche de grandes figures littéraires telles que Théophile Gautier et Gérard de Nerval.

Ces relations mêlaient profonde amitié personnelle, vie festive partagée et soutien artistique mutuel.

  1. La vie de bohème et l’esprit du Doyenné

Au milieu des années 1830, ils appartiennent tous les trois à la Bohème romantique. Ils partagent le même cercle d’artistes excentriques, fauchés mais passionnés, qui rejettent le matérialisme et le conformisme de la bourgeoisie de l’époque. Cette fusion des arts (poésie, journalisme et peinture) est le symbole même de leur groupe.

Le point d’ancrage de leur relation se situe à Paris, à l’impasse du Doyenné (un quartier aujourd’hui disparu près du Louvre et du Carrousel). C’est là que Gérard de Nerval louait un appartement devenu le quartier général des jeunes artistes et écrivains romantiques.

En novembre 1835, pour célébrer la fin des travaux de rénovation de ce logement, Nerval et Gautier y organisent un bal costumé légendaire qui marquera l’histoire littéraire. Pour l’occasion, ils confient la décoration de l’appartement à leurs amis peintres. Adolphe Leleux fait partie des artistes choisis — aux côtés de figures comme Camille Corot ou Théodore Chassériau — pour peindre des fresques et des panneaux décoratifs directement sur les murs de la pièce.

  • Le soutien critique de Théophile Gautier

Au-delà de la fête, Gautier — qui était également un critique d’art très influent de l’époque — a joué un rôle déterminant dans la carrière de Leleux. Il admirait sincèrement son travail réaliste et n’hésitait pas à faire l’éloge du peintre dans ses comptes-rendus des Salons artistiques de 1845 et 1848. Il a salué dans ses écrits le talent de Leleux, s’attardant sur sa prédilection pour la représentation des types rustiques et des gens du peuple. Il a valorisé le réalisme de Leleux et son attachement aux figures populaires, un intérêt nourri par ses voyages en Bretagne.

  • Une esthétique commune : du Romantisme au Réalisme

Nerval, Gautier et Leleux partageaient une quête d’authenticité et un goût pour le voyage pittoresque hors de la modernité industrielle de Paris. Si Leleux est parti explorer la Bretagne, l’Espagne et l’Algérie, Nerval et Gautier, eux, voyagent en Orient, en Égypte, en Turquie et en Europe du Sud.

Ensemble, ils ont contribué à la transition du romantisme vers un réalisme attentif aux gens du peuple. Le passage du Romantisme au Réalisme au cours du XIXe siècle marque une rupture majeure dans l’histoire de l’art et de la littérature en France. Cette transition correspond à l’abandon progressif de l’idéalisation, du rêve et des effusions intérieures au profit d’une observation rigoureuse, presque scientifique, de la société contemporaine et de ses mœurs.

  • Leleux dernier survivant de la bohême

Adolphe Leleux survit de nombreuses années à ses deux amis.

Nerval, sombrant de plus en plus profondément dans la folie et la misère, se donne la mort en se pendant à Paris le 26 janvier 1855. Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise. Cette perte cause un choc immense à Gautier et Leleux. Gautier passera une grande partie du reste de sa vie à défendre la mémoire littéraire de Nerval.

Après la mort de Nerval, les liens entre Gautier et Leleux restent très forts. Gautier continue d’être le premier supporter du peintre. Dans les années 1860, lorsqu’il écrit ses mémoires et ses portraits littéraires (comme dans L’Univers illustré en 1867), Gautier convoque systématiquement le nom d’Adolphe Leleux.

Théophile Gautier meurt d’une maladie de cœur le 23 octobre 1872 à Neuilly-sur-Seine. Il avait 61 ans. Les circonstances de sa fin de vie sont marquées par l’épuisement physique, les traumatismes de l’Histoire (Guerre de 1870 et la Commune de Paris) et un immense élan de solidarité de la communauté artistique.

Désormais, Leleux apparaît dans le paysage culturel comme le dernier survivant de la Bohème du Doyenné des années 1830. Les jeunes peintres et critiques voient en lui un jalon vivant de l’histoire de l’art, ayant côtoyé Gérard de Nerval et participé aux prémices du mouvement réaliste en France.

Le Salon de 1872

Au Salon de 1872, l’année même de la mort de son ami Théophile Gautier, Adolphe Leleux a présenté deux toiles. Fidèle à sa réputation, l’artiste est revenu aux thèmes qui ont fait son succès : la Bretagne rurale et la scène de genre populaire.

  1. Petits pâtres (Bretagne) : Fidèle à l’esprit réaliste qu’il cultivait depuis ses premiers séjours à Bannalec, Leleux y met en scène de jeunes bergers dans la lande bretonne. C’est un sujet qu’il affectionnait particulièrement pour illustrer la rudesse et l’authenticité de la vie paysanne.
  2. Le coup de l’étrier (Bretagne) : Ce tableau illustre une tradition populaire et conviviale bien connue au XIXe siècle, le « coup de l’étrier », qui désigne le dernier verre d’alcool offert à un cavalier (souvent devant une auberge de campagne) avant qu’il ne reprenne sa route (La localisation actuelle exacte de ce tableau n’est pas répertoriée dans les collections publiques permanentes accessibles en ligne).

Ces deux œuvres témoignent de la constance d’Adolphe Leleux qui, à près de 60 ans, continuait de faire vivre la mémoire de la « Bretonnerie » et des paysages d’Armorique dans les salons parisiens.

Leleux entre 1873 et 1891

Malgré l’avancée en âge et le renouvellement profond des courants artistiques parisiens (notamment l’émergence de l’Impressionnisme), Adolphe Leleux continue d’exposer régulièrement et reste fidèle au réalisme post-romantique qui a fait sa gloire.

La Bretagne demeure sa source majeure d’inspiration. En témoigne l’une de ses œuvres tardives les plus importantes, peinte durant cette période : Jour de marché dans le Finistère (1875). Il y déploie à nouveau toute la minutie documentaire qu’il avait acquise lors de ses sélections de croquis dans la région de Bannalec.

Son frère cadet, Armand Leleux, avec qui il avait partagé ses débuts artistiques et l’effervescence des cercles parisiens, meurt en 1885.

Adolphe Leleux meurt le 27 juillet 1891 à Paris, à l’âge de 78 ans. C’est une coïncidence de l’histoire de l’art : il s’éteint l’année même où la Bretagne rurale qu’il a tant aimée devient le théâtre d’une tout autre révolution picturale, menée par Paul Gauguin et l’École de Pont-Aven. Leleux laisse derrière lui des centaines de dessins et de toiles qui restent parmi les témoignages ethnographiques les plus précis de la vie paysanne en Cornouaille au XIXe siècle.

En tant que pionnier absolu du réalisme paysan en Bretagne dès 1838, Adolphe Leleux n’a pas eu d’élèves directs au sens académique (il était lui-même autodidacte). En revanche, il a ouvert la voie à plusieurs générations d’artistes.

  • Charles Cottet (1863-1925), chef de file de la « Bande Noire » (un collectif de peintres français formés autour de 1895, qui s’est opposé aux teintes claires et lumineuses du postimpressionnisme et de l’école de Pont-Aven), a immortalisé la rudesse de la vie des marins de Camaret et d’Ouessant, peignant des scènes de deuil et de repas de pauvres aux tonalités sombres.
  • Lucien Simon (1861-1945), qui s’est installé dans le Pays Bigouden, a rempli, comme Leleux à Bannalec, des carnets entiers de visages locaux, capturant avec force les foires, les messes et la vie quotidienne des familles bretonnes.
  • Mathurin Méheut (1882-1958) qui est le successeur le plus direct dans la méthode. Méheut a arpenté la Bretagne entière pour dessiner les artisans, les pardons, les costumes et les gestes du travail de manière ultra-précise.

Adolphe-Pierre Leleux est une des deux figures majeures de la représentation picturale et de l’iconographie bretonne du XIXe siècle, l’autre étant François Hippolyte Lalaisse (1810-1884). S’ils ne se sont peut-être jamais rencontrés, ils ont très certainement connu et croisé le travail de l’autre. Ils évoluaient exactement dans les mêmes sphères artistiques au même moment : les salons parisiens et la scène artistique bretonne.

Bien qu’ils aient eu des styles et des approches distinctes, ils ont tous deux largement contribué à documenter la vie rurale, les traditions et les costumes de la Bretagne à l’époque du romantisme et de la naissance du réalisme.

Ouvrages de référence

Les Dossiers biographiques Boutillier du Retail(1882-1968). Conservés à la BnF Data

Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, tome 2 – Pierre Larousse – Administration du grand dictionnaire universel, Paris 1867

 Ecrits sur l’art – Charles Baudelaire – Le Livre de Poche ou GF Flammarion ou Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard

Les Salons de Théophile Gautier – Honoré Champion, tome 2, Paris 2024

 Dictionnaire des critiques d’art du XIXe siècle » – Projet de l’INHA disponible en ligne

Philippe Juza